REPORTAGE. Les « creuseurs » veulent leur part des richesses du sous-sol congolais

Ils creusent à mains nues, sans équipement, sans protection pour extraire les minerais dont regorge le Congo. Une aventure périlleuse pour revendre aux plus (ou moins) offrants le cuivre, le cobalt, le zinc, l’or… Toutes ces matières premières qui interviennent dans...

Ils creusent à mains nues, sans équipement, sans protection pour extraire les minerais dont regorge le Congo. Une aventure périlleuse pour revendre aux plus (ou moins) offrants le cuivre, le cobalt, le zinc, l’or… Toutes ces matières premières qui interviennent dans l’industrie, notamment chez nous, en Europe.

Ces creuseurs travaillent en toute clandestinité, au péril de leur vie, sans aucune protection sociale. L’Opération 11.11.11 menée en Belgique par le CNCD (le Centre national de coopération au développement) qui débute en ce moment a décidé de les soutenir pour qu’ils s’organisent et qu’ils puissent défendre leurs droits.

 

Rencontre avec des travailleurs hors du commun

Nous sommes à plus de 40 mètres de profondeur dans le sous-sol du Katanga, au sud du Congo. A l’aide de simples barres à mine, ils sont une dizaine de jeunes hommes à s’attaquer à la paroi. On distingue leurs lampes frontales s’agiter au rythme des coups portés dans la pénombre. Bloc après bloc, ils arrachent des bouts de roche. C’est un filon de cobalt qu’ils exploitent. Ils l’ont eux-mêmes découvert. Juste à côté, d’autres s’agitent pour mettre le précieux minerai en sacs et le faire hisser vers la surface. Bienvenue dans le monde sous-terrain des creuseurs clandestins.

Pour mieux comprendre ce métier hors norme, il faut remonter à l’air libre. Prendre un peu de hauteur. Au sommet de la colline qui surplombe le site minier de Kawama, non loin de Kolwezi, ils sont au moins 2000 à s’affairer. La concession a été ouverte aux creuseurs artisanaux il y a 48 heures à peine. Des centaines de trous constellent déjà la parcelle, certains profonds de plusieurs dizaines de mètres.

Une part du gâteau

Les creuseurs veulent tout simplement récupérer une part des richesses inouïes dont regorge le sous-sol du Congo. Alors ils creusent sans relâche. Leurs conditions de travail sont extrêmement pénibles. Ce jour-là, la température extérieure est proche de 35 degrés.

« Tu vois comme nous souffrons pour récupérer ces minerais? », nous demande Martin, la vingtaine, en haillons. « C’est très difficile!« . Tous cherchent surtout ici cuivre et cobalt, utilisés notamment par l’industrie des smartphones et des ordinateurs. Ces minerais constitueront aussi les superalliages utiles aux secteurs automobile, aéronautique ou de l’armement. Tous travaillent sans gant, sans masque. Pourtant, dans le sous-sol katangais, 90% des minerais sont radioactifs. « Y aussi de l’uranium« , déclare sans sourciller Grégoire, un concasseur chargé de broyer au marteau les blocs de cobalt récoltés. « Bien sûr, c’est dangereux« , poursuit-il. « Il y a des risques de malformations chez nos enfants, de baisse de la puissance sexuelle. Mais nous n’avons pas le choix. Si nous avions de l’argent, nous ne ferions pas ce métier-là« .

La résignation comme moteur, la survie comme objectif…

Soutenus par des ONG belges, les creuseurs s’organisent pour défendre leur droit. Papy Nsenga est devenu le président d’une coopérative de creuseurs. L’atram est soutenue par l’ONG belge Solidarité socialiste, membre de l’Opération 11.11.11. Le métier est périlleux mais il leur apporte une véritable fierté. « Je suis fier d’être creuseur« , nous déclare Papy, la tête haute. « Je ne changerais de métier pour rien au monde! »

Papy descend plusieurs fois par jour dans les boyaux étroits qui s’enfoncent très profondément dans les entrailles de ces gisements souterrains. Il doit s’y faufiler à la façon d’un spéléologue, s’agripper aux parois lisses, pour déboucher dans de véritables cavernes monumentales, évidées au fil des mois. Rien n’est prévu pour renouveler l’air vicié. Seuls quelques étançons de fortune sont placés dans les endroits les plus instables… Les accidents sont très nombreux.

A la polyclinique Espoir médical du 30 juin de Kolwezi, nous rencontrons le jeune Didier. De toutes évidences un adolescent même s’il prétend avoir 30 ans. Suite à l’éboulement de la galerie dans laquelle il travaillait, Didier a manqué de perdre un œil. Il s’en sort avec une fracture du crâne. « Les gars de la parcelle voisine creusaient apparemment juste en dessous de nous« , explique-t-il, le visage à moitié paralysé. « Nous creusions aussi juste au-dessus d’eux. Et puis, tout à coup tout s’est effondré« . Chez les creuseurs les accidents mortels se comptent par dizaines. Papy Nsenga l’explique, « les éboulements ne se comptent pas en semaine mais en jour. Chaque jour, il y a en moyenne 5 éboulements« .

Des quartiers transformés en gruyère

Il faut dire qu’au Katanga, les Congolais ont décidé de creuser partout où c’est possible jusqu’au cœur des villes. Le quartier résidentiel de Kasulo à Kolwezi est devenu un véritable gruyère, très instable. A perte de vue, on ne voit plus que des bâches orangées. Sous chacune d’elles débute une galerie. Le métier de creuseur clandestin est devenu la seule voie possible de survie pour beaucoup. « Je suis diplômé, licencié« , nous explique Didier dans un français impeccable. « Il y a beaucoup de licenciés parmi nous, mais nous ne trouvons pas de travail. Donc, nous sommes obligés de continuer à creuser« .

Le calvaire des creuseurs se poursuit jusque dans les centres de négoces. Ici, ce sont désormais les Chinois qui contrôlent tout. Ce sont eux qui évaluent (ou sous-évaluent) les teneurs et les poids des minerais contenus dans les sacs. Les creuseurs peuvent espérer gagner l’équivalent de 50 centimes à un euro par jour. « Il y a toujours des tricheries« , tranche Papy Nsenga. « Nous leur présentons des lots qu’on estimait à 10 ou 12% de teneur en minerais et ils nous disent que la valeur est de 5 ou 6. Même sur le poids, il y a des manipulations. Leur balances sont truquées« .

A l’assaut des concessions privées

Cuivre, cobalt, zinc, nickel, or : le Katanga regorge de gisements prospères, parmi les plus riches du monde. Pourtant 8 Congolais sur 10 vivent toujours sous le seuil de pauvreté absolue. Souvent mécontents des parcelles sans rendement concédée par l’État, les creuseurs prennent aussi d’assaut les concessions privées. Nous prenons la route du site minier de Kasumbalesa à l’extrême sud de la RDC, près de la frontière avec la Zambie. Depuis le mois d’août dernier, 30 000 creuseurs y auraient fait irruption à la manière d’un commando.

Nous nous présentons sur place mais impossible d’entrer. La mine, nous dit-on, n’est pas ouverte aux journalistes. Nous décidons alors de rencontrer le bourgmestre de la localité. Embarrassé, l’homme va multiplier les appels pour savoir comment se comporter? Mais l’accès de la restera impossible. On comprendra simplement que le propriétaire -privé- a choisi d’exploiter les creuseurs à bon compte. « Tout ce que sortent les creuseurs est récupéré par le propriétaire de la mine« , confie Zacharie Kilonge M’Pundu, le bourgmestre de Kasumbalesa. « Les creuseurs sont en quelques sorte devenus les machines de la société« , lâche-t-il dans un sourire embarrassé.

Ainsi donc, à Kasumbalesa, le privé se servirait des creuseurs clandestins pour éviter de perdre la main. Au grand salon annuel des entreprises minières, organisé à Lubumbashi, nous interpellons le ministre des Mines du Katanga sur ces pratiques surprenantes. « C’est impensable« , tranchera Audax Sompwe Kaunda. « Aucune entreprise sérieuse ne peut travailler avec des creuseurs clandestins. L’autorité provinciale ne pourrait pas l’accepter« .

Alors au final pourquoi autant de mystère autour de ce site minier de Kasumbalesa? Les observateurs des droits humains avancent une hypothèse : la famille du président Kabila tenterait de mettre la main sur une partie de la concession. « Il y a la mère biologique du Président qui est impliquée, ainsi que son frère« , affirme Jean-Claude Baka d’Asadho, l’Association africaine des Droits de l’Homme. « Ils font des affaires dans cette carrière. Dès lors que la famille présidentielle est impliquée, vous n’obtiendrez aucun accès« . Une version contestée par la direction de la mine qui évoque simplement quelques actionnaires privés.

Reste que ce métier de creuseurs est soumis à bien des difficultés. Déçus de voir leur terre et ses richesses cédées aux grands groupes miniers étrangers, ils restent déterminés à avoir leur part du gâteau.

Avec RTBF

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