Les banques congolaises en mauvaise posture

La situation politique et économique en République démocratique du Congo plombe l'avenir du secteur bancaires. Pendant que les politiciens se chamaillent, les banquiers dépriment…

La Banque centrale du Congo (BCC) est formelle : « le solde brut d’opinions des chefs d’entreprises demeure quasiment négatif depuis le début de l’année ». Selon les estimations de l’autorité monétaire en République démocratique du Congo (RDC), en juin 2016, le solde brut d’opinions des chefs d’entreprises était à « -9,4 % venant de -0,2% un mois plus tôt ». « Ceci atteste le pessimisme aggravé des chefs d’entreprises », concluait la BCC à l’issue de sa réunion de juillet 2016 du Comité de politique monétaire.

Tous les observateurs sont unanimes que ce moral bas des patrons d’entreprises reste corrélé, à la fois, à la dépréciation des cours des matières premières sur le marché international avec ses effets au niveau national – baisse des recettes publiques issues des échanges extérieurs, baisse des réserves internationales, dépréciation du taux du franc congolais par rapport aux devises étrangères, l’inflation en hausse– et à la situation d’incertitude politique en RDC consécutive à l’absence des élections à la fin de l’actuelle mandature en décembre 2016.

Pourtant, la RDC a enregistré un taux de croissance au-delà de 7% entre 2011 et 2014. En 2015, il était de 6,9%. Pour 2016, les dernières estimations du gouvernement situent à 5,3% de taux de croissance alors que les premières prévisions tablaient sur 9%. Le franc congolais ne cesse de se déprécier alors que les réserves de change viennent de plonger à moins de 1 milliard Usd.

Prudence des banquiers

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A la lumière des perspectives 2016 des banques commerciales, contenues dans leur rapport d’exercice 2015 publiés récemment entre mai et juin, l’on note une prudence dans les ambitions des banques compte tenue des prévisions «économiques peu reluisantes de la RDC, attestées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque africaine de développement (BAD).

Il s’ensuit une certaine prudence  des banquiers  désormais plus préoccupés à consolider leurs parts de marché. A la Rawbank, première banque commerciale de la RDC, durant l’exercice 2016,  l’on ne se voile pas la face:« Après plusieurs années d’une croissance rapide qui nous positionnait, dès le dixième anniversaire de la banque, voici bientôt trois ans, comme leader du marché, nous avons choisi de nous concentrer sur la consolidation de nos acquis », note le directeur général adjoint de la Rawbank, Mustafa Rawji, parlant des perspectives 2016 de cette institution.

A la Banque commerciale du Congo (BCDC), c’est le même son de cloche. «Les perspectives conjoncturelles s’annoncent moroses selon l’avis même des experts de la Banque Centrale du Congo. Nous craignons qu’ils n’aient raison au vu des perspectives de cours des matières premières et des actuelles tensions inflationnistes et monétaires. [….] La BCDC reste donc à l’écoute du marché ».

C’est le même écho à la Trust Merchant Bank (TMB) qui revendique la troisième place sur plusieurs segments dans le secteur. «L’année 2016 est abordée avec prudence en tenant compte des incertitudes de la vie politique et économique  qui pourraient affecter la bonne marche des affaires », soutient-on à la TMB dans leur rapport de l’exercice 2015, publié en mai dernier. « Au niveau économique, le FMI a revu à la baisse ses prévisions de croissance mondiale. Pour le Congo, il ne faut pas s’attendre à une inversion de la courbe du cours du cuivre à court terme. La banque doit tenir compte de la conjonction de ces deux facteurs. L’année en cours est abordée avec prudence. Les incertitudes de la vie politique et économique pourraient affecter la bonne marche des affaires», souligne-t-on aussi à la TMB à propos des perspectives 2016.

Cette prudence observée auprès de ces trois banques, qui ont connu une forte expansion ces dernières années, illustre à suffisance que le secteur bancaire n’attend pas mieux faire en 2016 que de consolider ses acquis. Ce, en dépit de toutes les opportunités qui s’offrent en faveur des banques en RDC notamment les quelques 40 millions des congolais qu’il faut bancariser mais aussi d’immenses besoins d’investissement que revendique le pays pour son émergence en 2030.

Un secteur en ébullition

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Le secteur bancaire congolais est, à tout point de vue, entré en ébullition : augmentation significative du nombre de banques (il y en a 18 aujourd’hui contre une poignée il y a dix ans), extension rapide des réseaux d’agences, croissance exponentielle du nombre de comptes bancaires, exploitation des nouvelles technologies de l’information et de la communication dont la monétique, l’internet banking, l’electronic banking. Depuis deux ans, la banque digitale et ses nombreuses déclinaisons ont fait leur apparition au Congo Kinshasa. Toutes ces évolutions incitent les banques à entrer dans l’ère d’un marketing proactif et à déployer des offres de produits et services spécifiquement adaptées à une clientèle devenue exigente.

Face à ces mutations, les banques devront non seulement faire bénéficier à leur clientèle de ce développement technologique mais aussi se doter des outils nécessaires pour répondre aux nouveaux besoins du marché. Ce qui implique des investissements conséquents de leur part alors que la situation économique est morose. L’heure est plutôt à la consolidation des parts de marché déjà acquises.

Des réformes s’imposent

Conscient des difficultés qu’il devrait rencontrer courant 2016, le gouvernement congolais a arrêté 28 mesures urgentes fin janvier dernier pour stabiliser et relancer l’économie nationale. Dans cette optique, l’option a été prise notamment de diversifier l’économie nationale, d’investir dans l’industrialisation et d’orienter les investissements dans les secteurs porteurs comme celui de l’agriculture ou l’appui aux PME.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent notamment des projets de construction des zones économiques spécialisées et des parcs agro-industriels dont la réalisation reste toujours attendue. Il en est de même de la normalisation de la situation politique qui sera un signal fort non seulement pour le moral des entrepreneurs mais aussi pour l’arrivée des nouveaux investisseurs dans un pays qui en a tant besoin pour booster son économie.

A tout prendre, le secteur bancaire nourrit des ambitions légitimes de se développer au regard des opportunités qui se présentent dans le pays. Cependant, le ralentissement économique freine son expansion au même titre que l’incertitude politique qui prend en otage l’avenir de la RDC tant qu’un consensus n’est pas trouvé entre acteurs majeurs de la scène congolaise.

Avec Afrik Finances.