Combien coûte une journée « ville morte » ?

Il est difficile de calculer le coût économique des journées "ville morte". Il est possible d'avancer avec beaucoup de prudence et de simplification le chiffre de 96 millions de dollars américains. Cependant, l'enjeu réel n'est-il pas l'incapacité de l'Etat à mesurer son développement ?

« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » : la phrase n’est pas de moi, Platon l’attribue à Socrate dans l’Apologie de Socrate et le Ménon (aussi loin que je me souvienne de mes cours de philosophie). Cette sentence peut être un résumé de la situation qui prévaut à chaque journée « ville morte » : ni pouvoirs publics, ni opposants ne proposent de chiffres. Les intérêts sont ailleurs et pourtant…

Pourquoi est-ce difficile de comptabiliser le coût d’une journée « ville morte » ?

Le premier problème est de définir l’économie congolaise ou plutôt les agrégats qui la composent. L’antagonisme premier, et non des moindres, est la formalisation de l’économie. En d’autres termes, la majeure partie de l’économie n’est pas « captée » par l’Etat et pourtant s’inscrit dans le quotidien des Congolais. Le chailleur (vendeur ambulant), le chargeur (celui qui harangue les passants pour qu’ils montent dans les taxis ou les bus) ou le receveur (celui qui perçoit le prix de la course auprès des passagers dans le bus) n’existent pas au sens comptable pour l’économie congolaise alors qu’ils délivrent un service dont la population se passerait difficilement. Ils ne payent pas d’impôts ou de taxes, ne sont pas déclarés à la sécurité sociale (INSS) et n’entrent pas dans les statistiques fiscales. Selon l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le secteur informel représenterait de 20% à 25% de l’économie congolaise et 80% des emplois non agricoles. Cependant, il faut questionner la pertinence de ces chiffres puisqu’ils prétendent mesurer l’immesurable.

La question de l’informel étant évacuée, il devrait donc être possible de s’appuyer sur les chiffres « formels ». Cependant, il faut partir du constat que les journées « villes mortes » ne sont pas suivies de façon homogène sur l’ensemble du territoire et les zones de richesses ne sont pas pourvues de la même manière. Il faudrait donc pouvoir constater d’un point de vue géographique (en terme de pourcentage) comment le mot d’ordre a été suivi : par exemple, 65% à Kasumbalesa, 25% à Mbandaka, 80% à Kananga,…

Cela suppose deux acceptions : d’une part, il existe un organisme en charge de surveiller l’économie et le cas échéant d’évaluer les pertes occasionnées par une baisse drastique de l’activité économique  ; d’autre part, cet organisme a effectivement travaillé pendant les journées « villes mortes ». Si cette organisme existe, il ne rend pas ses conclusions publiques. Des organismes comme le Ministère de l’économie ou la Cellule d’Analyse des Indicateurs de Développement (CAID) devraient à termes proposer ce type d’études.

Plusieurs media abordent les conséquences économiques de ce phénomène notamment Radio Okapi ou Zoom Eco. Cependant, aucun ne chiffre les pertes et juge la journée « ville morte » en termes de gains politiques. Il est dur au pays de Lumumba de trouver des chiffres.

Et après tout ça… si on essayait de calculer le coût des villes mortes

Selon la Banque Mondiale, en 2015, le PIB de la République démocratique du Congo était évalué à 35,238 milliards en dollars américains. Cela veut dire que les résidents du Congo produisent près de 96,542 millions de dollars américains par jour. Pour être clair, il s’agit du manque à gagner si aucune entreprise ne fonctionne cette journée là.

Il est difficile d’arriver au développement économique sans un devoir d’inventaire ou tout au moins d’un sens de la mesure. Il faut que les populations connaissent plus que la démographie ou la superficie de leurs pays. Savoir ce que nous sommes, où nous allons, ce que nos entreprises valent, participent autant à la cohésion sociale que regarder les Léopards gagner, Moïse Mbiye chanter ou écouter Ntingindingindi (nutripack).

Le but de cet éditorial n’était pas d’arriver aux 96 millions de dollars américains de pertes supposées par « villes mortes » mais bien de montrer que sans mesure il n’y a pas de réel enjeu de développement.

 

1 Commentaire

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  • Analyse à la fois pertinente et éclairante. Il est vrai qu’à ce jour, l’économie de la RDC ne bénéficie d’aucune indice de mesure fiable et surtout traçable. Avec une TVA qui a eu des allures de leurres, des taxes qui font effet de raquettes et des impôts qui échappent à leurs caisses, tous les ingrédients semblent réunis pour faire un noeud gordien. Autant trancher, avec une réforme générale et … impitoyable!